Feuille de travail
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de Pierre Bellemarre
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Philippe vient de prendre une claque qui résonne dans tout son crâne. Ses oreilles ont rougi d'un coup, il a chaud, la rage le fait trembler des pieds à la tête, et il affronte sa mère du haut de ses douze ans. Ah! c'est comme ça! d'accord, il ne s'en mêlera plus, plus jamais. Après tout qu'ils se débrouillent avec leurs bagarres, leurs disputes, leur rancœur, qu'ils divorcent si ça leur fait plaisir, il s'en fiche, Philippe, il s'en fiche complètement, et qu'ils ne comptent pas sur lui pour pleurer.
C'est dur pourtant de ne pas pleurer, surtout après une gifle pareille. Une espèce de boule lui serre la gorge, comme un morceau de pomme impossible à avaler, quelque chose comme des milliers d'épingles lui pique les yeux. La boule grossit, enfle démesurément. Philippe résiste... résiste... il serre les poings au fond de ses poches, ravale sa salive, une fois... dix fois.
Il ne se doute pas que sa mère est aussi malheureuse que lui. Il ne sait pas que la même boule serre sa gorge, que la même envie de pleurer lui brûle les yeux, et qu'il s'en faudrait de si peu pour que de gros sanglots libèrent la mère et le fils. Mais, depuis quelque temps, ils n'arrivent plus à se parler. Les portes claquent, les disputes éclatent, les silences pèsent. M et Mme Routier ne s'entendent plus.
Après dix ans de mariage et de ronron confortable, c'est la guerre. Tout a commencé avant les vacances. Son père rentrait tard. Son père n'était pas là le dimanche. Il entendait sa mère pleurer dans la cuisine. Il les entendait se disputer tous les deux dans leur chambre. Des mots, des injures épouvantables. Et puis, surtout, on n'arrêtait pas de l'envoyer quelque part:
- Va jouer dehors...
- Va dans ta chambre... Va, va, va...
Philippe a l'impression que depuis des mois il ferait mieux d'être ailleurs.
Que s'est-il passé ce matin? Une chose bête.
C'est dimanche, Philippe traînait dans la cuisine en mâchonnant une tartine de beurre, et sa mère le houspillait plus nerveusement que d'habitude:
« Dépêche-toi! Va faire ta toilette! Tu m'agaces! Tu es toujours dans mes jambes! »
Et, finalement, l'éternel argument des mères mécontentes, le fameux:
« Tu es bien comme ton père! »
C'est ça que Philippe n'a pas supporté. Premièrement, parce qu'il lui semble que son père n'est pas actuellement le bon modèle. Deuxièmement, parce que les enfants ressentent toujours cette expression comme un blâme et une injustice en même temps. Alors Philippe s'est dressé sur ses ergots, et il a répondu méchamment:
« Je t'embête, je peux partir moi aussi, comme papa! »
Et la gifle lui est arrivée en plein visage, un quart de seconde plus tard.
C'est bête.
Des parents qui parlent de divorce, un gamin qui ne comprend rien, sinon qu'il souffre, c'est bête, c'est classique, et cela tourne quelquefois au drame. Car elle est grave cette gifle. En quelque sorte, c'est la première gifle de Philippe. Mme Routier avait bien de temps en temps la main leste, mais ces coups de patte d'une mère à son fils ne ressemblaient pas à cette gifle-là. Cette fois c'était un coup, une violence, une méchanceté. Excusable
peut-être, mais pas forcément pour un enfant hypersensible. Philippe se sauve, claque la porte de sa chambre, se jette sur son lit et trépigne comme un diable. Il voudrait bien pleurer à présent, mais il ne peut plus.
Pour tout arranger, il entend les éclats d'une nouvelle dispute à son sujet:
- Non, c'est de la tienne! D'ailleurs tu ne sais pas l'élever, il vaudrait mieux qu'il aille en pension!
- C'est ça... Ça t'arrangerait la pension...
L'oreille collée à la porte de sa chambre, Philippe se dit: « Personne ne m'aime, je suis tout seul, ils ne veulent pas de moi, je vais partir! » Et aussitôt pensé, aussitôt fait. Le gamin enfile un pantalon et un pull-over. Il prend dans sa tirelire un billet et quelques pièces, arrache une page d'un cahier d'écolier, et écrit à l'encre rouge:
« Ne cherchez pas à me retrouver, je disparais pour toujours... le bonheur n'est pas pour moi...
Philippe Routier. »
Étrange littérature, émaillée de fautes d'orthographe. Philippe a écrit: je disparet... et bonneurre avec deux N, deux R et un E. Mais il a signé de son nom complet, comme un homme.
Cela fait, il se faufile dans le couloir, referme doucement la porte d'entrée, traverse le jardin, referme la grille et disparaît. Il est 10 heures du matin. C'est un dimanche brumeux, froid, lugubre. Vers midi, Mme Routier, affolée, prévient la police.
À 17 heures, on a fouillé toute la ville, elle n'est pas si grande. Personne n'a vu Philippe, ni même un petit garçon correspondant à son signalement, et la nuit tombe sur l'angoisse de M. et Mme Routier.
Que veulent dire les mots: « je disparais pour toujours... » simple formule emphatique, lue quelque part, ou menace de suicide?
À 8 heures du soir, en sifflant le chien qui passe habituellement ses journées en liberté, M. Routier n'obtient pas de réponse. Le chien lui aussi a disparu... Philippe l'a-t-il emmené? Le chien l'a-t-il suivi? Coïncidence ou non? M. et Mme Routier ne sont pas au bout de leur cauchemar, qui va durer sept jours et huit nuits.
Le troisième jour, Mme Routier est prise en charge par son médecin, qui décide de la faire dormir. La pauvre femme a craqué. M. Routier, lui, passe ses journées en battues.
On a interrogé les camarades de Philippe, sondé la rivière et quadrillé la forêt, sans résultat. Philippe est introuvable, et le chien aussi.
Or, Philippe n'est pas parti avec le chien. Philippe est parti tout seul, et ce que personne ne sait, c'est que le chien l'a suivi de sa propre initiative. Lorsque Philippe a franchi le portail du petit jardin, le chien, qui baguenaudait tranquillement dans la rue, lui a emboîté le pas. L'enfant s'en est aperçu au bout de 500 mètres et a tenté de le chasser. Titi - c'est le nom du roquet -, une sorte de mystère sur le plan génétique, n'a jamais été considéré comme un chien exceptionnel. Ni fait ni à faire, guère plus gros qu'un lièvre, poil indéfinissable, et museau de rat, Titi en effet n'arbore pas de qualités remarquées, il est simplement têtu! Et en donne ce jour-là un bel exemple.
Philippe le chasse; Titi fait 100 mètres en arrière et revient. Philippe court; Titi court. Philippe se fâche; Titi rabat ce qui lui sert d'oreilles et de queue et attend.
À la sortie de la ville, Philippe prend un chemin parallèle à la grande route, et Titi, fou de joie d'aborder la campagne, gambade autour de lui. Alors de guerre lasse, Philippe accepte son compagnon de route, et de chemin en chemin, l'enfant et le chien se retrouvent le soir même à plus de 20 kilomètres de la ville.
Philippe n'a pas mangé depuis le matin. Il a froid et une drôle de fièvre lui coupe les jambes. Il se sent mal. L'envie lui prend de rebrousser chemin, mais la nuit lui fait trop peur, et il ne sait plus où il est. D'ailleurs, où il est, il n'y a ni ferme, ni habitants, rien qu'une espèce de cabane de cantonnier, d'un mètre sur deux, au sol de terre battue, qui n'a pas dû servir depuis quelques temps, et où Philippe se réfugie.
Il a mal à la tête, mal à la gorge; il est épuisé par 20 kilomètres de marche ininterrompue. À douze ans, on a de petites jambes et Philippe n'est pas très costaud, il est même de santé fragile.
Terré dans la cabane, le chien contre lui, il s'endort d'un drôle de sommeil, peuplé de cauchemars. Le froid glacial de novembre le terrasse. À l'aube, Philippe est inconscient. Il délire avec plus de 40o de fièvre, et une congestion pulmonaire. Titi le chien ne le quitte pas.
Les patrouilles de gendarmes passent à moins d'un kilomètre de leur refuge sans s'en douter.
Le deuxième jour, Philippe est dans le coma. Titi est couché près de lui.
Le troisième jour, Philippe est toujours dans le coma, et Titi est toujours là.
Le quatrième jour, Philippe a une lueur de lucidité, il tente de se traîner au-dehors sans y parvenir. Titi est toujours là.
Le cinquième jour, Philippe délire à nouveau. Il a cru rêver en voyant Titi le chien se battre avec un rat, mais il n'a pas rêvé et le rat l'a mordu au bras droit.
Le sixième jour, Philippe n'arrive plus à respirer, il étouffe, il a les reins bloqués, la fièvre n'a pas baissé, et il souffre avec une telle intensité qu'il ne sait même plus où il est, mais Titi le chien n'est plus là.
Le septième jour, Titi, maigre, efflanqué, affamé, gratte au portail de la maison des Routier. Il est 7 heures du matin.
À 7 heures 10, Titi, cajolé, dévore tout ce que lui donne M. Routier, et à 7 heures 20, Titi s'endort sur le canapé du salon, devant M. Routier désespéré, qui prévient les gendarmes, sûr que Philippe est mort.
À 8 heures 15, le chef des gendarmes attrape Titi par la peau du cou, le jette à la rue, et tente l'impossible. Ce chien a l'air idiot, mais on ne sait jamais:
À 8 heures 20, Titi regarde le gendarme et le gendarme regarde Titi: suspense.
À 8 heures 22, Titi trottine, le nez au ras du sol, à 6 kilomètres / heure. Il est midi quarante lorsque Titi, le gendarme et son escouade arrivent à la cabane où Philippe est aux portes de la mort.
Il luttera encore dix jours à l'hôpital, avant de s'en sortir définitivement.
On a considéré Titi comme un animal exceptionnel, ce qui n'était pas le cas, et les journaux lui ont consacré une belle photo: oreilles en coin, museau têtu, œil oblique, on se demande vraiment à quoi il pense ce corniaud-là.